• Lens, Dunkerque et le rêve de Bilbao


    Article paru dans Babelle n°6 (novembre 2009)

     


                Quand une capitale régionale devient référence mondiale, de nombreux édiles cherchent à dupliquer le phénomène. Deux projets régionaux sont menés dans cet esprit. Retour sur un investissement idéologique au moment où les chantiers sont lancés à Lens et à Dunkerque.

     

    Bilbao : une reconversion réussie

                Bilbao est devenue une référence en matière de reconversion. Cette capitale régionale espagnole portait les traces de la crise des années quatre-vingt. En 1989, un plan de revitalisation est lancé autour d'un élément central : le bâtiment de Frank Gehry. Construit en 1997, il abrite une antenne de la fondation Guggenheim présente aussi à New-York, Venise, Berlin, Las Vegas et bientôt Vilnius et Abou Dabi.

                Cette implantation s'est accompagnée de transformations urbaines : déplacement du port industriel, restauration des façades, bâtiments confiés à de grands architectes... Tout un décors mis au diapason pour un milliard d'Euros. Le bâtiment de Gehry a fait la une des médias et des brochures touristiques. Les retombées suivent très vite.

                Bilbao est emblématique d’une évolution de la place de la culture dans nos sociétés. Elle y est devenue un instrument de revitalisation, « un levier d’aménagement et de développement du territoire ».1

     

    Etre la Bilbao du Nord

                En région deux projets, entre autres, suivent cette voie : le Louvre-Lens de manière explicite, et dans une moindre mesure le quartier Grand Large de Dunkerque.

                Les chronologies sont proches : en 2005, le cabinet d'architectes Sanaa est choisi pour réaliser le Louvre-Lens et Dunkerque choisit Nicolas Michelin pour le Grand Large. Les projets doivent être finalisés pour 2012. Les deux villes ont une image lourdement industrielle. Et l'une comme l'autre ont à cœur de transformer cette image lézardée par la crise à coup de badigeons culturels, environnementaux, urbanistiques.

     

                L’antenne du Louvre doit attirer 700 000 visiteurs la première année, 550 000 ensuite. En même temps que le projet scientifique et les actions locales, l’axe économique est particulièrement travaillé.

    Plus de 60 M€ de mécénat ont été rassemblés en 2007, l'équivalent du prix originel du bâtiment (estimé maintenant à 83 M€ pour un projet global de 150 M€). Les entreprises peuvent être membres du cercle Louvre-entreprises ou devenir des mécènes-bâtisseurs. Dans ce cas, leur nom est attaché à un mur, une salle, une œuvre. En parallèle, l’association Euralens - pilotée par l’ancien maître d'œuvre d'Euralille - accompagne le développement des territoires.

                Sur le plan touristique, le cabinet MKG Hospitality estime que le musée générera 85 400 nuitées par an, et que 365 700 visiteurs chercheront à se restaurer. En dehors de ces chiffres dont la précision laisse perplexe, on voit bien que l'enjeu touristique est massif.

                 Le football n'est pas en reste, d’autant que le stade Bollaert accueille 800 000 visiteurs par an. Pour Gervais Martel, président du RCL, le Louvre est un argument massue dans la compétition des stades qui accueilleront l’Euro 2016 : « Après le match, ce serait portes ouvertes au Louvre-Lens. Un truc unique au monde ».2

                Enfin, l'habitat sera restauré pour faire des cités minières des « éco-cités » d'autant plus exemplaires si le Bassin minier est classé à l'Unesco.

     

                A Dunkerque, le projet Grand Large voit effectivement grand, et large. La structure culturelle centrale est moins connue, mais la proposition d’aménagement est plus fournie. Sur le site des anciens chantiers de France sera déclinée la nouvelle trinité de l’aménagement : culture, sport, habitat.

    Pour la culture, le Fonds Régional d’Art Contemporain emménagera dans la « cathédrale », ancien atelier de préfabrication des chantiers navals. Il complètera l’offre proposée par le LAAC (Lieu d’Art et d’Actions Contemporaines), la Plateforme (résidence d’artistes), ou la bouillonnante association Fructôse.

                Côté sport, la Salle Grand Large et un port de plaisance ont été inaugurés. Ces implantations préparent un terrain qui abritera patinoire, bowling, billard, skate park...

                A cela s’ajoutent un habitat aux lignes originales et HQE, des établissements scolaires (souvent translatés du centre ville), une maison de retraite, une crèche…

     

    Revenir de Bilbao

                Dans les deux cas, bien sûr, c’est une chance pour la ville. Mais dans les deux cas, les fantasmes de développement, nourris par l’exemple de Bilbao, sont parfois loin des préoccupations culturelles.

                Ces grands projets, qui captent de plus en plus de ressources alors que le contexte est à la crise des subventions, semblent d’avantage fonctionner par coup médiatique. D’ailleurs, Bilbao exploite toujours la surprise que son musée a suscité quand il a été dévoilé. L’événement est plus important que ce qu’on peut y voir. En témoignent les expositions parfois très anecdotiques.

     

    Les grands projets culturels, comme les grands événements, deviennent de nouveaux instruments pour des villes qui cherchent à faire parler d’elles. Mais quand l’image vaut plus que l’émancipation de l’individu, son épanouissement ou l’élargissement du champ de la pensée, alors la culture n’est plus qu’un objet de consommation politique et économique. « La culture se trouve menacée quand tous les objets et choses du monde, produits par le présent ou par le passé, sont traités (…) comme s’ils n’étaient là que pour satisfaire quelque besoin » (Hannah Arendt).3

    Il serait urgent de redonner une dimension culturelle à la culture.

     

    François Annycke

     

    En note :

    1. dossier de présentation du projet Louvre-Lens, Conseil Régional Nord-Pas de Calais, octobre 2009.

    2. Voix du Nord, 9 octobre 2009

    3. Hannah Arendt, « la crise de la culture : sa portée sociale et politique », in La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1954-1968, 1972 pour la traduction française, chapitre 6, traduit par Barbara Cassin).

     

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    « En toutes lettres participe à l'organisation du concours d'architecture et d'urbanisme lancé par Axe Culture : "Imagniez le Grand Boulevard du XXIe siècle"Wali Mohammadi, De Kaboul à Calais, Robert Laffont, 2009 »

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